Mon court voyage dans la médina marocaine de Fès m’a donné l’occasion de penser certaines choses, réflexions que j’aimerais ici tenter de vous transmettre. Cette articulation aura pour ambition de métaphoriser la question de la cure analytique d’un sujet névrosé et ses embûches ; mais également, je l’espère, vous faire d’autres échos tout au long de ce dédale de mots.
Fès est une ville marocaine situé dans les terres, c’est une ancienne ville royale. Sa médina comporte pas moins de 9000 ruelles pour 2,8km2. Pour comparaison, Monaco fait 2km2 et ne comporte pas plus de 120 rue et ruelles. Ce foisonnement en ferait probablement la ville historique la plus dense au monde. De plus, la largeur des ruelles ne permettant pas aux voitures d’y passer, elles y sont strictement interdites. Chacun et chacune est tenu de se rendre à sa destination à pied à partir de plusieurs « portes » qui permettent l’accès au cœur de la médina. Ainsi, police, pompier et ambulance n’y entrent qu’en raison d’urgence : par moto puis à pied quand les rues ne permettent plus leurs passages. En outre, il est extrêmement difficile de s’y repérer du fait de sa structure urbaine. La médina a été construite en 789 et s’étend depuis de manière constante, quartier après quartier, sans plan, ni grille : aucune symétrie donc, des rues menant à des culs de sacs, d’autres plus longues, sinueuse et sans fin… Pour ne pas arranger l’affaire, beaucoup de rues ne disposent pas de noms et la couverture réseau est mauvaise, empêchant ainsi de se repérer par géolocalisation. Kierkegaard note en 1844, « l’angoisse est le vertige de la liberté[1] ». Comment se repérer dans un tel dédale, dans cette multitude de chemin disponible ? Si Thésée utilise le fil d’Arianne pour ne pas se perdre dans le labyrinthe, les habitants, à Fès, utilise les monuments comme repères, comme « points de capitons ». Il y a par exemple les mosquées dont les minarets surplombent la médina, ou encore les fontaines, les commerces. Pour le touriste que j’étais, seul fil d’Ariane sécurisant : l’artère principal, la grande route reliant les 2 portes principales de la médina. Pour vous, 4 points de capitons pour suivre ce texte : le destin, le besoin, la demande et le désir, les tours-dits.
1-Introduction : vie, mort, et retour…
Pour débuter ce cheminement, je vous propose une image : celle de la 1ère porte, la naissance, l’entrée dans la vie. Une fois passé celle-ci, il y a l’artère principale, la route offerte par l’Autre : « Elle aurait voulu que je me marie avec un médecin », « je suis le calimero de mon père » m’indiquent des patients. C’est aussi communément ce qu’on appelle le destin. Les peuples arabo-musulmans sont loin de méconnaître cette idée de destin. L’expression galvaudé « inchallah » en est un témoin : « Inchallah on se revoit », « inchallah je vais être heureux », si dieu le veut… Il y a l’idée d’une voie tracée par un Autre tout puissant ; qu’il n’y aurait qu’à se laisser porter le long de cette artère pour atteindre la destination. Cette idée renvoie précisément à « Maktoub » en langue arabe, issu lui-même du verbe « kataba », « écrire ». Maktoub renvoie donc littéralement à « ce qui est écrit » par avance. Si cela peut paraître éloigné de la pensée occidentale, « objectif » et « scientifique », que dire du sort réservé au sceptique Don Juan ? Du hasard, de la chance, du karma, comme on entend parfois ? Ces concepts sont par essence religieux, il y a l’idée de remettre la vie entre les mains d’un tier, garant de l’équilibre du monde. Par exemple, sous couvert de biopolitique, l’individu est depuis récemment réduit à quelques petites lettres (TDAH, HPI…) venant parfois entériner son destin. C’est écrit dans l’ADN, « c’est Maktoub », on n’y peut rien…
Puis, il y a l’autre porte de la médina, la destination auquel chaque naissant est destinée : celle de la mort. Énigme profonde du règne des animaux dotés de langage, elle laisse place à beaucoup de fantasmagories : réincarnation, calcul de la dette, putréfaction… « La mort est un acte de foi » indiquait Lacan lors de sa conférence de Louvain. En effet, si pour l’athée la putréfaction constitue la seule vérité, pour le chrétien, le calcul de la dette est évident. Lacan indique cela avant de rajouter : « Si vous n’y croyiez pas, est‑ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? ». Il donne l’exemple d’une patiente pour expliciter son propos : « Elle a rêvé un jour que l’existence rejaillirait toujours d’elle-même. Une infinité de vies se succédant à elles-mêmes sans fin possible. Elle s’est réveillée presque folle ». Ce rêve m’a évoqué la représentation musulmane de l’enfer ; dans lequel les damnés se voit refuser la mort : « ceux qui ont mécru auront le feu de l’Enfer : on ne les achève pas pour qu’ils meurent ; on ne leur allège rien de leurs tourments[2] ». Il nous faut croire au bout, à une limite, une fin, pour avoir idée, pour penser le trajet ; Sans cette limite, la vie devient insoutenable. On peut aussi penser à Deadpool[3], personnage immortel de l’univers Marvel, qui tente de se suicider à plusieurs reprises : « Mon Dieu, il doit bien y avoir un moyen de mourir, j’ai juste besoin de mourir ». Le film « les crimes du futur » de David Cronenberg en témoigne également. Ce dernier met en scène un monde où les souffrance physiques et psychiques ont été éradiqué par les avancées technologiques. Cette modification produit un bouleversement ontologique : les sujets expérimentent leur corps à l’extrême en « trifouillant » leurs organes. Ils en jouissent littéralement comme s’il ne restait que cela qui les assurait de leur existence. Jacques Lacan note : « le corps est la seule consistance mentale que nous ayons[4] ».
Donc, si les traditions et préceptes populaires, comme « profite de la vie, elle est courte » nous enseigne l’idée de finitude, les expériences de corps – comme la douleur morale ou physique – en témoignent pour chacun plus directement. Imprégnée de l’idée d’une fin, chacun est invité à penser ce qu’il souhaite faire de sa vie. Le long de cette artère principale, un spectre du sentiment de la vie se décline du « one life » ou « carpe diem » de l’hédoniste, la vie par le plaisir, au sentiment de la vie via le symbolique, l’inscription, la mort : étude – CDI – mariage – enfants – retraite – mort. Que le sujet le veuille ou non, une temporalité s’immisce, scandé par les successives passages du temps sur le corps.

Ainsi, s’il y a cette idée générale de linéarité temporelle, en faisant un pas supplémentaire, il y aurait l’idée de bouclage temporelle : la mort comme support de la vie, mais, pour avoir idée de la mort, il faut avancer dans la vie, faire ses expériences. L’un et l’autre se mêle sans discontinuité comme sur une bande de Moebius où l’envers et l’endroit se confonde. Nos ancêtres ou proches meurt et influencent consciemment ou non l’idée qu’on se fait de la vie. Aussi, certains sujets peuvent choisir inconsciemment de suivre la voie des ancêtres et reprendre l’activité familiale, soutenir des valeurs communes ; d’autres, faire valoir qu’une autre voie est possible, souvent contradictoire avec cette première. Néanmoins, la structure Moëbienne suppose que, quel que soit le sens de direction le long de cette boucle, l’individu revient sur ses pas. Qu’est-ce à dire ? Pour présenter cela, j’aurais pu reprendre l’histoire d’Œdipe roi, mais il existe également un conte populaire marocain qui en témoigne bien : « la fille au destin scellé ».

2-Le destin et le Réel
La fille au destin scellé met en scène une jeune femme « dans la fleur de l’âge » vivant avec son père, un homme fortuné et respectable. Couramment, après le marché, ils tombent sur une mendiante, Hlima, et son petit garçon, à qui ils offrent l’aumône. Un soir, en songe, une prophétie est adressée à cette jeune femme : « Tu prendras le fils de Hlima pour époux, le destin s’accomplira et de la dot tu t’acquitteras ». Elle se dit que c’est impossible qu’elle épouse quelqu’un de si pauvre, et de s’acquitter de la dot, ce qui n’est traditionnellement pas convenable. Accepter ce destin, ce serait renoncer à la protection paternelle, s’en détourner pour un homme misérable, et accepter le manque. Elle dénie un temps mais le rêve insiste. Après avoir réfléchis à un subterfuge, elle se rend voir la mendiante et lui propose, contre somme d’argent, de prendre soin de son fils. La mendiante accepte. La jeune femme, accompagné du petit garçon, se rend chez le menuisier et demande à construire une boite dans laquelle elle enferme le garçon, puis, la jette à la mer. Cette boite est récupérée par des pécheurs qui décident de s’occuper du garçon et de l’éduquer. Arrivé à l’âge adulte, celui-ci se met à travailler dans un commerce. La jeune femme lui achète des choses et c’est le coup de foudre. Il se marie quelque temps après. Elle choisira, du fait de la situation de son conjoint, de s’acquitter de la dot. La prophétie se dévoile. S’il s’agit d’un premier choix existentiel, d’avancer vers son destin en suivant la voie des ancêtres ou, de faire marche arrière en tentant de tracer son propre chemin, il n’en reste pas moins que le sujet reste dans la boucle de l’Autre et de son désir. Penser s’éloigner de cette voie principale, c’est parfois précisément y être.

A mes 20 ans, souhaitant m’émanciper en transfigurant mon corps d’enfant, je souhaite faire un premier tatouage : un ouroboros. J’en suis fasciné. Je l’avais attrapé dans la série altered carbon, série dystopique dans laquelle les Hommes, par une technologie, pouvaient transférer leurs âmes dans une puce, et ainsi changer d’enveloppe charnelle à l’infini. Ce symbole représente le recommencement infini : comment la vie se nourrie de la mort. Je trouvais cette image belle. Penaud, j’informe mes parents de ma décision. Ma mère me questionne puis reste perplexe, silencieuse. 1h plus tard, elle déboule dans ma chambre en larmes et me dit : « Tu sais, ce symbole m’a fait penser à quelque chose. Quand tu étais encore dans mon ventre, j’étais extrêmement angoisser de ta naissance. Je venais de faire deux fausses couches et je craignais que tu meures à ton tour. Je t’ai peut-être transmis mon angoisse in-utéro ». Ces mots percutent mon corps et je fonds en larmes. Je ne savais pas que je savais. Ces mots m’avaient permis d’incorporer la marque laisser par l’Autre : je suis né sur les os et cendres d’autres enfants, mes grands frères, et comme eux j’allais mourir. Je n’ai plus jamais voulu faire ce tatouage. Je réitère : s’éloigner de la voie, c’est parfois précisément y être.
Mais alors, comment résoudre cette ambiguïté ? Où situer Maktoub chez la fille au destin scellé et chez Œdipe roi ? En effet, deux visions pourraient s’opposer à cet égard. L’une où le destin serait de rester chez leurs parents (la prophétie surgissant comme cassure), l’autre où le destin consisterait précisément à s’en séparer. Mais, n’est-ce pas justement cela qui circule le long de cette bande de Moebius : aliénation et séparation ? La jeune fille au destin avançant au même moment sur la face où elle soutient le père idéal et sur l’autre où elle le fait déchoir. A l’instar de l’analyse lacanienne de L’Éveil du printemps, il y a dans ce rêve de jeunesse quelque chose qui « réveille » : un point de bascule où le destin – ce qui « ne cesse pas de s’écrire» – rencontre soudain ce qui « ne cesse pas de ne pas s’écrire », le Réel. C’est la rencontre traumatique du nécessaire avec l’impossible. En effet, en suivant l’enseignement de Lacan, nous pourrions situer le destin du côté du nécessaire, en particulier lorsqu’il théorise le Nom-du-père à partir de la « grande route ».
Il théorise cette grande route comme un signifiant majeur permettant d’aller d’un point A à un point B, autour duquel vienne s’agglutiner tout un tas de significations secondaires. Il se questionne : « Que se passe-t-il quand nous ne l’avons pas cette grande route et quand nous sommes forcés pour aller d’un point à un autre d’additionner les (…) petits chemins (…) ? C’est cela qui nous donnera le mot « Père » auquel je veux en venir[5] ». Il indique plus loin : « quand il n’y a pas de grand-route, (…) on met au bord de la route des écriteaux, c’est-à-dire que là où le signifiant ne fonctionne pas tout seul, ça se met à parler tout seul ». Sans cette artère principale, le sujet est contraint d’en passer par des routes de fortunes, des bricolages singuliers. Concernant ces écriteaux, il prend l’exemple des hallucinations verbale et auditive, dont l’émergence semble trouver ses racines à un niveau antérieur à cette grande route : « que nous y faisions attention ou non, il y a au fond de nous, plus ou moins éludé précisément par le maintien de significations qui nous intéressent [le Nom-du-père], cette espèce de bourdonnement, de véritable tohu-bohu de signifiants divers qui sont ceux avec lesquels nous avons été abasourdis depuis notre enfance ». Nous arrivons donc à la raison de la nécessité de cette grande route lorsqu’il ajoute que « La grand-route est quelque chose qui existe en soi (…). C’est une trace dans laquelle l’homme qui la suit, a effacé, pour un temps, les caractères du paysage. C’est l’ordre humain, la ligne droite, le tracé géométrique ». La grand-route du Nom-du-Père est donc ce destin nécessaire qui vient effacer le paysage chaotique du « tohu-bohu » initial, une infinité de choix. Sans ce tracé géométrique préexistant, cette ligne droite, le sujet est condamné à voir ce « tohu-bohu » originel faire retour dans le Réel, le forçant à tracer lui-même, pas à pas, les écritures de son propre destin.
Le chanteur Jacques semble témoigner de ce tohu-bohu premier : « Mais, quand on me demande ce que je fais dans la vie, je me le demande aussi. Alors, je tourne autour du pot, un peu duperd, je ne peux pas dire que je ne sais pas trop. (…) Au fond de moi je sais, mais je ne peux pas le dire avec les mots. (…) Des vagues d’amour déferle dans la région de mon cœur sans demander la permission, qui, guide mes pas[6] ». J’ai souhaité vous partager ce petit extrait pour illustrer l’absence d’un signifiant qui oriente dans la vie, qui se matérialise ici par une errance symbolique, un indicible, d’autres parts ce paysage, ces « vagues d’amour » qui déferlent et guident ses pas.
Bon, et donc j’ai dit qu’il y avait rencontre – chez Oeudipe comme chez la fille au destin scellée- du nécessaire avec l’impossible : ce qui « ne cesse pas de ne pas s’écrire ». Jacques Lacan notait dans la préface à l’éveil du printemps de Wedekind : « faire l’amour avec les filles, ils n’y songeraient pas sans l’éveil de leurs rêves[7] ». Ce que David Bernard, maître de conférences à l’université Rennes 2, reprend : « quand ces rêveries éveilleront l’adolescent à un sens nouveau donné au monde, elles lui permettront de s’y soutenir comme sujet désirant, contre l’excès qui le menace[8]». Cet excès menaçant, me semble-t-il, c’est précisément de rester coller à l’Autre parentale, de devenir objet de sa jouissance, pris dans un rapport incestuel. Nous en arrivons à une première conclusion : le destin c’est de rester coller à l’Autre, s’en extraire c’est désiré. Campos note : « en quoi ce sont eux (Antigone et Œdipe) qui ne cèdent pas sur leur désir ? Il ne recule pas face à leur vérité. Il ne se laisse pas décourager par le prix à payer pour aller jusqu’au bout de cette vérité. Ce que la tragédie dévoile, c’est justement le prix qu’ils auront à payer[9] ».
3-Le besoin dans le dédale de Fès
Être sur la voie de son désir, nécessite un coût ; essayons d’éclairer cela en distinguant besoin, demande et désir à travers la métaphore de la médina de Fès. Le besoin renvoie à l’aspect vitale de l’organisme, il peut et doit être satisfait. La question qui se pose est donc qu’est ce qui est nécessaire pour qu’un organisme fonctionne ? Si l’alimentation et l’excrétion constituent deux besoins très connu, l’expérience de Frederic II et celles de Jenny Aubry ont démontré le fait qu’un enfant à qui on ne parle pas et à qui on ne porte pas de gestes d’affection se laisse mourir. Sur l’aspect du besoin pur s’ajoute donc à l’oral et l’anal, le scopique (envie) et la voix (être parlé).

A Fès, il y a le long de cette artère principale, tout un tas de petites boutiques, ce qu’on appelle communément un souk. Pour cette expérience de penser, nous partirons du principe que chacun peut s’y servir sans parler, comme un animal. Dans le souk, tout est là, à disposition, et ne demande qu’à être consommer. Il y en a pour les babines et le soin du corps (oral) : pâtisseries et épices, crèmes et huile cosmétique, etc. Il y en a pour les collectionneurs (anal) : objet en fer, vêtements, souvenirs, etc. Il y en a pour les yeux (scopique) : luminaires, bijoux et pierres précieuse. Et puis, il y en a pour la voix (invoquant) : appel à la prière, commerçants qui alpaguent. S’il y a quelque chose de sécurisant sur cette voie principale, c’est bien que l’Autre précède la demande, l’individu peut flâner et se sustenter, satisfaire ses besoins. Nous sommes dans ce que Freud a nommé le « principe de plaisir ». Lacan n’en pense pas le plus grand bien puisqu’il indique que « le principe de plaisir, c’est de ne rien foutre, c’est d’en faire le moins possible[10]».
Bon, mais parfois on aime bien « rien foutre » pendant les « vacances[11] » ! Néanmoins, comme je l’ai précisé en préambule, pour que le principe de plaisir fonctionne, il ne faut pas trop que le sujet ou l’autre se mettent à parler. Le langage est un chancre indiquait Lacan : « C’est quand le Verbe s’incarne que ça commence à aller vachement mal. Il n’est plus du tout heureux, il ne ressemble plus du tout à un petit chien qui remue la queue ni non plus à un brave singe qui se masturbe. (…) Il est ravagé par le Verbe ». Rien foutre, attendre que l’autre comble nos besoins ou imaginer être combler n’avance à rien : « Aucun besoin n’est satisfait par une satisfaction hallucinatoire. Le besoin exige pour être satisfait l’intervention du processus secondaire […] lesquels processus […] ne se paient bien entendu […] que de réalité, ils sont soumis au principe de réalité[12] ». Et en effet, par exemple, ça ne se passe pas selon le principe de plaisir dans un souk : on nous regarde, on nous invite à acheter certaines choses, il faut alors se mettre à causer, négocier le prix, puis il faut passer à la caisse… Bon, mais supposons que pendant les vacances, on se met en vacances du principe de réalité : qu’on ne compte pas le temps, l’argent, qu’on lâche nos responsabilités ; il y a quand même des temps de saturation d’avec l’objet ! Scopique parfois : « J’ai besoin de quelque chose, je l’achète, j’ai besoin d’autres choses, je l’achète, etc. C’est sans fin, je ne serais jamais satisfait. qu’est-ce que je veux vraiment au fond ? ». A vouloir combler ses manques par des objets du besoin, le sujet ne fait que remplir d’eau un vase percé. Ou encore, saturation d’avec l’objet invoquant : « j’achète quelque chose dont l’autre a besoin mais il n’est pas satisfait, il veut autres choses, etc.. ; Che vuoi ? que veut-il de moi au bout du bout ? ». À vouloir devenir l’objet qui comble l’autre, le sujet se perd dans les méandres d’un appétit insatiable.
4- Le désir dans le dédale de Fès, pas sans angoisse
Ainsi, cette voie principale incarne le paradigme du besoin qui se déchire de la demande : on flâne, on prend ce dont on a besoin – retour temporaire à l’homéostase – jusqu’à… l’angoisse. Lors de ce voyage à Fès, la rue principale devenant bruyante ou redondante, mon désir me porte à quitter le sentier principal pour me rendre dans des restaurants traditionnels, des monuments historiques. C’est ici que l’histoire commence ; beaucoup de récit évoque ce détour comme le « vrai » voyage : du petit chaperon rouge à alice au pays des merveilles, en passant par Bouddha…. Le petit chaperon rouge rencontre le loup, qui lui montre la beauté de la forêt, il la tente, elle est happée par cette beauté qu’elle méconnaissait et quitte le sentier principal, elle transgresse. La suite, vous la connaissez. Dans le conte, nous pourrions dire que non seulement elle apprend à ne pas trop s’éloigner du sentier de la norme[13], mais également cette histoire lui enseigne, et l’auteur en fait volontairement fi, car c’est un conte d’enfant, toute la beauté ignorée derrière le voile de l’interdit. Siddharta Gautama (futur Bouddha) quant à lui, est le prince d’un clan guerrier, il est voué à prendre la succession de son père. A l’adolescence, il se pose des questions : « pourquoi la guerre ? ». Vivant dans un palais, il se questionne sur l’extérieur et fait le mur un soir. Je rajoute ceci : que la fugue, c’est précisément le détour de la voie principale. Jacques Lacan témoigne : « Qu’est-ce que la fugue chez le sujet, sinon cette sortie de la scène, ce départ vagabond dans le monde pur où le sujet part à la recherche, à la poursuite de quelque chose de rejeté partout ?[14]». Qu’arrive-t-il au jeune Siddharta ? Il rencontre un malade, un mort, un ascète, etc ; rencontres qui seront fondamentale dans la construction de son enseignement. Cet ascète lui donnera le gout du voyage ; Siddharta reniera son titre et ses biens pour découvrir le monde. Bref, un petit aparté pour montrer que le détour de la voie centrale confronte chacun à ce qu’il y a de méconnu en soi, s’éprouvant du côté du Réel.
Et donc, je dois me rendre dans le Riad d’une amie. Je plonge dans ses ruelles étroites en suivant mon GPS qui capte mal, puis cela ne fonctionne plus. J’ai une direction approximative, je la suis. Des inconnues m’indiquent des passages « plus rapide », je ne les écoute pas, méfiant, et poursuit mon chemin. Des enfants jouent aux ballons dans une rue par laquelle je passe, ils font du bruit, je réussis à m’immiscer entres eux, « ce n’est pas par-là » m’indiquent-ils. Les routes se font en effet moins animé par les touristes qu’au début. Je commence à douter et rebrousse chemin pour récupérer la route principale et de la connexion au réseau. Je suis perdu, les gens me regardent et m’interpellent « ce n’est pas par-là ». Ça y est j’angoisse : les murs du dédale se referment sur moi et m’avalent. Seule solution : être hélitreuiller. Je ne sortirais jamais d’ici. Je poursuis difficilement mon chemin car je ne sais plus comment retourner à l’aller principale, j’en arrive à passer par des ruelles sombres en courant et prie pour que mon intuition me guide… Soudain, miracle ! Mon amie m’attend à la porte d’un grillage menant à la demeure. Nous entrons : un magnifique Riad, de très bonnes discussions, une belle rencontre. De l’enfer au paradis, il n’y a pas d’autres mots pour exprimer cette expérience. Jacques Lacan note : « L’inconscient se manifeste toujours comme ce qui vacille dans une coupure du sujet » — d’où se produit quelque chose qui se présente comme une béance, et qui se retrouve, pour le dire vite, dans ce qui est du registre du détour, de la déviation, de la rupture de la ligne droite[15] ».

Ainsi, il y a le sujet avançant et voyant ce qu’il n’a pas pu accomplir sur la voie de l’Autre, ce qui lui manque pour être heureux. C’est quelque chose que l’on peut observer sur la route d’une vie, un besoin d’autres choses, où s’ébauche le désir. Ici intervient la dimension de la demande et les ruelles périphériques à la route principale. Le sujet fait un détour de cette route principale pour demander un objet qu’il ne trouve pas dans le souk. Ainsi, il ne présente pas au commerçant le besoin d’un objet réel de son établi mais il lui présente un manque symbolique d’objet Imaginaire (relatif à la castration). C’est précisément dans ces marges, entre ce que je veux réellement et ce que le monde m’offre, que s’ébauche le désir. Comme le note Lacan : « Le désir s’ébauche dans la marge où la demande se déchire du besoin ».
Ce détour, une fois les défenses dépassées, confronte le sujet à un nouvel espace impliquant des contingences nouvelles : l’Autre n’est plus en mesure d’y répondre, il est barré. Comme le note Lacan un petit peu plus haut, ce détour confronte donc le sujet à une béance, à un manque de manque, une angoisse qui n’est cependant « pas sans objet » comme l’indique Lacan. Mon apologue en témoigne par la pulsion invocante et l’objet oral : les locaux rencontrés me parlent et souhaitent me détourner de ma voi(x), puis les murs du dédale se referme et m’avale. Alors voilà, en référence au séminaire le transfert, on pourrait dire que c’était ça ma mante religieuse, suivi de la question « Che vuoi » ; Que me veulent tous ces gens qui cherche à me détourner de mon chemin ? Nous sommes dans le dernier étage du graphe du désir de Lacan S(A) S*D : l’Autre manque à répondre, la pulsion survient comme tentative de résoudre l’énigme, l’Autre manque à nouveau à répondre, etc. Ces vas et vient consécutif confronte le sujet à sa solitude mais également à sa possible inscription comme sujet de son destin : une place est vacante.
5- Les tours-dits
S’il y a bien une « Grande route » bien huilée, c’est celle que l’on appelle « la vie quotidienne ». Évidemment, comme le notait Freud dans « psychopathologie de la vie quotidienne », celle-ci n’est pas de tout repos. L’arrivé d’un sujet en consultation peut produire une rupture avec celle-ci, si comme Antigone et Oeudipe, l’individu ne recule pas face à sa vérité et « ne se laisse pas décourager par le prix à payer » pour l’atteindre. En effet, un « individu » – qui, rappelons-le, provient du grec atomon « indivisible » – n’arrive pas toujours avec une demande subjective. Par contre, il y a souvent une préoccupation relative au besoin : des pensées qui font mal dormir, des déboires amoureux. C’est le niveau 0 du graphe du désir, le sujet aux prises avec son moi idéal. Il souhaite être autre, et que je comble son besoin, que je le satisfasse. Puis, si ce besoin n’est pas comblé, le sujet se met à parler de ce qui le préoccupe, de comment il a été traversé par cette préoccupation, le voilà lancer dans de nombreuses pérégrinations, de nombreux détours, pour tenter de saisir ce qui est en jeu pour lui dans ce qui le fait souffrir. Il avance ainsi sur la voie de l’Autre, énonce ce qu’il est pour ce dernier. Détours après détours, « les tours du dit font apparaître […] le dire » indique Lacan : mes « préoccupations » peuvent se révéler lancinante, répétitive au fil des années dans son lien aux autres, à son corps. Ainsi, circule le long de ce labyrinthe de mots, un fil d’Arianne qu’il offre à entendre à un autre supposé savoir. Puis, à force de tours et détours par la parole, le sujet se prend les pieds dans le tapis de S(A) barré : tout ne peut pas être dit, symboliser, on ne peut qu’approcher La chose recherché. C’est l’absence de réponse fondamentale qui confronte le sujet à l’angoisse mais également, à une énonciation singulière.
Campos dans Apprendre c’est incorporer résume cela ainsi : « Celui qui s’adresse à un analyste se sent coupable. (…). Pourtant, (…) il n’en est rien, il est innocent. Mais bien entendu ce sentiment de culpabilité n’est pas entamé par le simple fait de lui dire qu’il est innocent. C’est là que les propos bienveillant, rassurant qui tente de déculpabiliser s’avère d’une inefficacité écrasante. Et c’est là que l’expérience analytique peut aider le sujet à se frayer une autre voie, une voie qui lui permettra de découvrir à postériori qu’il était déjà heureux (…). Il était heureux dans son symptôme et dans sa jouissance et c’est dans ce bonheur (…) qu’il ne fallait pas renoncer pour ne pas céder sur le désir dont il est question dans l’expérience analytique, celui d’aller au bout de sa propre vérité ». Ainsi, un individu, tour-iste[16] de cette voix principale qu’il ignore alors, peut devenir sujet de son destin, et manquant qu’il est, suivre ce qui l’anime dans l’existence…
Bon, bien entendu, il ne s’agit pas de se faire tour-iste pour apprendre quelque chose sur son désir. Un voyage, quel qu’il soit, peut être très confortable si on ne prend pas la mesure de ce qui échappe. On pense alors que c’est un détour, qu’on est à l’autre bout du monde, au centre d’une médina ou chez un analyste réputé, mais on y est comme chez soi. En fait, on continue de tourner, d’être un touriste de son désir. Faire des tours et détours cela permet juste de multiplier les occasions de rencontres, de points de butées. Le véritable détour, c’est une véritable sortie de scène, au sens la fugue, tel le petit chaperon rouge tombant sur le loup, ou Bouddha tombant sur l’ascète, il y a un avant et un après. Dans ce moment de ratage, « d’une bévue », quelque chose se révèle d’insu jusqu’alors, confrontant le sujet à l’effroi ou à l’angoisse, et lui enseigne, s’il souhaite l’entendre, la raison de son tournoie-ment, « ce qui lui fait tourner la tête » dit l’adage, l’amour.
Pour conclure ce voyage oratoire, un texte m’a semblé particulièrement enseignant à cet égard. Dostoïevski, dans « le rêve d’un homme ridicule », met en scène un personnage en proie à une douleur morale qui le conduit à penser au suicide ; mais, juste avant de passer à l’acte, il s’endort. Ça, c’est la première bévue. Dans son rêve, il rencontre un peuple prospère : sans douleur ni haine, qui se comprend sans se parler, une vision très utopique. C’est le rêve de complétude, l’utopie pré-babélienne. Le personnage ment à ce peuple. Deuxième bévue. Le peuple jusqu’alors enclin d’une pureté, apprend à mentir à son tour. De ce mensonge initial, la jalousie survient chez ce peuple, puis la haine, les guerres, la mort… Conclusion du personnage de Dostoïevski : « je les ai tous pervertis ». C’est à partir de ce point de « faute originel », que ce personnage, se réveillant de son rêve, trouvera ce qui cause son existence : puisque j’ai vu le bonheur ultime et ce qui cause sa perte, je prêcherais ce qui doit être fait pour y échapper. Pour entériner cette expérience de vie, il indique : « Qu’est-ce qu’un rêve ? Et notre vie, elle n’est donc pas un rêve ? Je dirai plus : tant pis, tant pis si cela ne se réalise jamais, et s’il n’y a jamais le paradis, eh bien, moi, malgré tout, je continuerai de prêcher ». C’est un passage qui me semble important car il retranscrit bien ce que dit Lacan lorsqu’il indique à la fin de son enseignement que « tout le monde délire[17] ». Si vous ressentez quelque chose, ça existe, c’est Réel pour vous. Mais également, qu’il ne s’agit pas de voyager pour découvrir, au risque de se raconter que des fictions. Le véritable voyage commence là où l’on se confronte à ce qui nous échappe. À l’image de l’homme ridicule de Dostoïevski, il faut pouvoir recueillir ce manque — cette impureté irrémédiable — pour qu’il devienne, enfin, la cause véritable de notre désir. Mon voyage n’était pas un rêve, j’en suis persuadé, puisqu’ il m’a donné l’envie de vous prêcher à mon tour mon « je ne veux rien savoir[18] », ce qui se produisit quand je quitta pas totalement la grande route : l’école, le cocon parental, et maintenant quoi ? Le silence ?
[2] Le Coran, Trad. 2009, Sourate Fatir 35:36
[3] Films Marvel (Deadpool 1, 2 & Deadpool & Wolverine)
[4] Séminaire XX
[5] Lacan, J. (1981). Le Séminaire, livre III : Les psychoses (1955-1956) (J.-A. Miller, Éd.). Éditions Staferla. P.223
[6] Jacques, avec les mots, in L’importance du vide
[7] Jacques Lacan, « Préface à L’Éveil du printemps », in Autres écrits, Paris, Éditions du Seuil, 2001, p. 561.
[8] David Bernard, « Rêve et adolescence », in Mensuel N° 40 – École de Psychanalyse des Forums du Champ Lacanien (EPFCL), France.
[10] Lacan, J. (1976). Sur le plaisir et la règle fondamentale (Conclusion du congrès de l’École freudienne de Paris à Strasbourg, 24 mars 1976).
[11] Du latin vacans, participe présent du verbe vacare qui signifie « être vide, libre, inoccupé ».
[12] p.48, VI
[13] « Jamais plus de ma vie je ne quitterai le chemin pour courir dans la forêt, quand ma maman me l’a défendu
[16] « Touriste », du grec tornos, signifiant « mouvement circulaire ».
