Ma fonction sociale est celle du psychologue clinicien et en tant que telle j’ai pour désir que chaque sujet puisse exprimer sa singularité la plus intime dans la société, qu’il y loge cela ; car sans cela, l’être est voué à un sentiment de facticité déprimant. Bien entendu, sur Maison Extime, je n’y serais pas psychologue, je serais curateur d’art – ce qui sans doute n’est pas si différent quand il s’agit de curation- relatif au soin : il s’agira pour moi de soigner cette intimité extérieure qu’est l’art. Et, à bien dire, une création – je tenterais de l’expliciter par la suite – est déjà une cure. Pensons pour l’instant à Frida Kahlo, émouvante créatrice, qui représenta, via ses créatures, sa douleur inextinguible. A bien dire, j’arriverais donc en second, je serais curateur de la curation, ceci pour témoigner que « L’artiste toujours précède le psychanalyste[1] ». Que quelque chose nous soit intime, privé, secret, suppose que cela ait avoir avec notre histoire ; l’intime trahi une forme de fébrilité, de vérité intérieure. On s’y reconnait et pourtant une pudeur nous saisit. Comme si cette vérité profonde nous était impossible à représenter, à extraire, à dire ; pour d’autres, c’est une nécessité d’existence que d’extraire cette intimité mortelle.
Certaines histoires publiques, à l’inverse, comportent un caractère fallacieux. C’est le couple parfait du voisin, le discours du politique, le « costume » porté au travail, l’amour « inconditionnel » de nos parents, etc. En psychologie, nous appelons cela des semblants : ils masquent l’horreur, l’horreur nihil (du « rien ») dont ont témoignés les nihilistes. Raison pour laquelle je me passionne pour les masques. Je m’y passionne depuis que j’ai entendu le récit d’un artiste découvrant le musée ethnographique du Trocadéro. Il indique s’être « forcé à examiner ces masques, tous ces objets que des hommes avaient exécutés dans un dessein sacré, magique, pour qu’ils servent d’intermédiaires entre eux et les forces inconnues hostiles qui les entouraient, tâchant ainsi de surmonter leur frayeur en leur donnant couleur et forme ». Le masque, le masque social par exemple, voile cette intimité propre. Ils ne sont pas là « pour rien » mais « pour le rien », pour ce qui est irreprésentable, innommable pour l’homme, ce qui le dépasse. Par ce geste, cet artiste étend le masque à la notion d’art : l’art transfigure, exorcise.
Je m’y passionne et donc vous ne verrez pas mon visage. Non pas car il serait trop intime mais parce que sur mon visage, vous n’y verriez qu’un masque, celui que vous y projetteriez. Cela fu sans doute ma deuxième rencontre : Arlequin, empereur de la lune, par Michel Serres. Arlequin rentre d’un voyage et il indique à son peuple que tout est identique à ce qu’on peut voir ici. On le traite de menteur. Arlequin, aigre, se déshabille pour laisser apparaitre des successifs couches de matières tout aussi métissés et unique les unes que les autres. Soudain, quand le dernier masque tombe : « Stupeur ! Tatoué, l’Empereur de la Lune exhibe une peau bariolée (…)Le voici maintenant dévoilé. (…) Arlequin est hermaphrodite, corps mêlé, mâle et femme. (…) Voilà comment il ou elle se montre : comme monstre. Monstre? Sphinx, bête et fille; centaure, mâle et cheval; licorne, chimère, corps composite et mélangé. (…) Mélangés, la chair et le sang mêlé d’Arlequin ressemblent encore à s’y méprendre à un manteau d’arlequin ».
Aussi, le masque d’Arlequin, ses nombreuses parures, masquent et à la fois présentifient ce qu’est le corps : des bouts réunifier par le regard de celui qui l’interprète. Porter un masque révèle précisément ce dont il est question dans l’art : que voyez-vous ? Ou, qu’entendez-vous derrière le masque ? Si le masque se montre à voir, il anonymise son porteur. Comment ne pas pensez aux Anonymous ? Ils m’avaient marqué lorsque j’étais adolescent : des hommes et des femmes en masquent blancs – inspirés du film V pour vendetta – qui traquent les injustices et les relayent, châtient les criminels. Outre le besoin d’anonymat pour leur sécurité, la vidéo de Mr mondialisation m’évoquait autres choses : ils ont un visage commun, ils sont unis dans leurs messages ; ce qui compte ne semble pas tant être ce à quoi il ressemble mais les propos portés derrière le masque. C’est également ce que j’aimerais transmettre à notre société de l’image -tel que l’a décrite Guy Debord- et que je mettrais en pratique : je ne suis qu’un véhicule, un messager, pour vous faire entendre une vérité, la mienne ; et peut-être, par coïncidence, la vôtre.
Si je remonte une dernière fois le temps, je pense à ma mère. Elle ne portait pas de masques mais elle avait une collection de meubles en bois. Petit, je repera assez vite sa préciosité à leurs égards, ça me laissait perplexe. Puis je compris : son père était mort quand elle était encore jeune et lui, qui était si mystérieux, solitaire et manuel, avait laissé un héritage. Sans doute est-ce à ce moment que je compris le pouvoir des objets : son père était encore là, auprès d’elle, dans cet amoncellement de pièce détachée, tel un corps qui l’enserrait dans ses bras. Si un masque sert d’intermédiaire avec des forces inconnues, s’il habille l’être sans fond, s’il permet de porter une parole, en quoi ce qu’on appelle la décoration de « son intérieur » n’est-il pas lui non plus un masque du vide existentiel ? Lacan situait d’ailleurs l’architecture comme un art qui s’organise autour du vide.
Pourquoi je vous parle de tout cela ? Et bien, précisément pour témoigner de ce qu’est l’extime, concept inventé par Jacques Lacan pour spécifier de ce sentiment de reconnaissance subtile, intime, envers un objet extérieur. Moi, il y a eu ça : les masques religieux, Arlequin, les Anonymous, les meubles de ma mère ; comme si mon intimité était là, exposé à la face du monde ou me regardait. Et vous ? Mais avant que cela soit mis à ma vue, il a bien fallu l’extimité : l’acte d’un artiste de mettre au monde une œuvre sortie de ses entrailles, au prix d’une livre de chaire, c’est-à-dire de détacher de son corps un bout de soi. C’est ainsi, que l’artiste se retrouve, tel le potier, tournant autour de son œuvre, de son intimité, pour lui donner forme et relief. Une intimité extérieure, une extimité. Chez Maison Extime, vous y verrez donc des œuvres qui m’ont intimement parlé, je tenterais d’en expliciter les raisons, ce qu’elles ont remués en moi ; mais vous y verrez aussi des artistes témoignés du caractères intimes de leurs œuvres et qui, par ce geste, élève cet objet à la dignité de la chose ; c’est-à-dire qu’il poursuive leur œuvre en transmettant son message.
Pour conclure, Maison Extime a pour vocation de combattre un asséchement intellectuelle d’une partie de l’art mouderne en venant faire un travail de curation, c’est-à-dire en détaillant en quoi cette œuvre porte un sens, un savoir que seul l’artiste détient, mais qui peut également raisonner en vous. Cela ne devrait-il pas être la véritable fonction d’une œuvre ? de venir nommé, montré, sublimé ce qui jusque-là était tue, indicible ou irreprésentable pour chacun, produisant par ce mouvement une émotion Extime, et permettre à chacun de se découvrir, s’éveiller à ce qui l’habite, le remue ? Je vous laisserais en témoigner. Bien à vous.
[1]